Ce que signifie réellement être en surpoids aujourd’hui

On ne naît pas « en surpoids », on le devient, et la société n’a jamais autant scruté la courbe de nos balances. Depuis l’irruption du Covid-19, la façon dont le surpoids s’invite dans le débat public a changé de dimension, jusqu’à peser sur notre vision du risque et de la santé collective.

La pandémie de coronavirus a agi comme un révélateur : les personnes en surpoids ou atteintes d’obésité paient le prix fort face aux formes graves du Covid-19. Déjà, lors des premières vagues, la majorité des patients en réanimation affichaient un excès de poids, souvent associé à des maladies chroniques comme le diabète, l’hypertension ou encore des troubles cardiovasculaires. Leurs organismes subissent de multiples dérèglements métaboliques, au point de voir leur immunité affaiblie et les symptômes du Covid s’aggraver. Dans ce contexte, la charge virale disparaît parfois des prélèvements chez des patients toujours en réanimation ; c’est le déchaînement du système immunitaire, cette tempête de cytokines tant redoutée, qui entraîne les complications les plus sévères. Pourquoi ce sont les personnes en surpoids qui encaissent ce choc ? C’est la question à laquelle répond le Dr Nicolas Veyrie dans l’entretien ci-dessous.

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Pour Anne-Sophie Joly, présidente du Collectif national des associations d’obèses, la crise sanitaire a alourdi le quotidien des personnes en surpoids, tout en exposant la stigmatisation persistante dont elles font l’objet. Physiquement, nul n’ignore désormais que le surpoids augmente le risque de formes graves du Covid-19. Mais il y a tout le reste : l’isolement, la peur de croiser le virus, le repli sur soi, qui minent jour après jour. Sur le terrain, les données sont implacables : l’auto-exclusion et la détresse psychique gagnent du terrain dans ce groupe, au point que les tentatives de suicide y progressent. La pandémie a mis à nu une vulnérabilité sociale et psychologique, bien plus sourde et difficile à mesurer que les risques physiologiques.

Du côté de la législation, la politique des certificats d’isolement pour les personnes obèses a changé depuis un décret paru fin août 2020 : seules les personnes âgées de plus de 65 ans ayant d’autres pathologies comme le diabète ou les maladies vasculaires peuvent encore en bénéficier. Pourtant, dès le début de la crise, les autorités sanitaires avaient clairement listé l’obésité, IMC supérieur à 30, parmi les profils les plus à risque. Récemment, la recommandation se limite à encourager le maintien du télétravail et à prévoir des mesures spécifiques de protection pour les salariés concernés. Mais pour Anne-Sophie Joly, une nouvelle difficulté se dessine : trouver un emploi devient plus ardu encore pour une personne surpoids, sa vulnérabilité étant perçue comme un casse-tête par certains employeurs, qui hésitent à s’adapter dans un contexte de crise. Elle résume la situation : il faut protéger sans enfermer ni isoler davantage. Et il serait temps, selon elle, que les associations de patients soient vraiment consultées par les instances qui décident. Au-delà des circonstances actuelles, elle milite pour que l’obésité soit enfin reconnue comme une maladie à part entière, prise en charge sérieusement à tous les niveaux : population, médecins, employeurs et pouvoirs publics. La prévention reste à construire, pour éviter que chaque crise n’alourdisse encore le bilan humain.

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ENTRETIEN AVEC LE DR NICOLAS VEYRIE, CHIRURGIEN DIGESTIF ET BARIATRIQUE

66 millions d’impatients : Depuis le début de la pandémie, le surpoids et l’obésité exposent davantage au Covid-19 sévère. Que recouvre précisément ce risque ?

Dr Veyrie : En quelques semaines à peine, il est apparu que les personnes en situation d’obésité développaient plus fréquemment des complications sévères, nécessitant bien souvent une hospitalisation, voire un passage en réanimation. En Chine, on évoquait surtout l’âge avancé comme marqueur de gravité. En France, le tableau a basculé, touchant aussi des personnes plus jeunes, en particulier des hommes, avec du surpoids ou des maladies associées. Les patients accueillis en soins intensifs présentaient un IMC moyen entre 32 et 34 : cela correspond à des formes d’obésité parfois modérées. Ce n’est pas tout : plus l’obésité est présente, plus le risque de décès augmente. Mais à l’heure actuelle, rien ne permet d’affirmer que le surpoids expose forcément davantage au virus ; on observe néanmoins que les formes graves sont surreprésentées chez ces profils.

Pourquoi parle-t-on d’une vulnérabilité particulière des personnes en surpoids ou obésité face au Covid-19 ?

On n’a pas encore percé tous les ressorts scientifiques, mais deux grandes pistes se dessinent. Premièrement, le risque thromboembolique : un nombre notable de cas d’embolie pulmonaire a été relevé chez des personnes décédées, or l’obésité rend ces accidents plus probables. Second élément : la réaction immunitaire disproportionnée connue sous le nom de « tempête cytokinique ». L’obésité s’accompagne en effet d’un état inflammatoire de fond, alimenté par le tissu adipeux, très riche en globules blancs qui, à leur tour, libèrent des cytokines, ces protéines aggravant la réponse inflammatoire. Chez une personne en surpoids, ce tissu se transforme alors en véritable usine à cytokines, dépassant même le foie sur ce plan. L’arrivée du Covid-19 vient amplifier ce phénomène : production massive de cytokines, toxicité accrue, voire complications mortelles. Ces mécanismes ne sont pas encore totalement compris : la recherche avance toujours sur ce terrain complexe.

L’isolement est-il vraiment une solution pour les personnes concernées ?

Certes, le risque de forme sévère existe et la vigilance s’impose. Mais s’imposer un repli permanent constitue une impasse. L’inactivité, le report de soins médicaux, la perte des liens sociaux sont sources de dégâts majeurs, parfois plus lourds que le Covid lui-même. Limiter la question à la pandémie de coronavirus serait d’ailleurs une erreur : les maladies cardiovasculaires, qui frappent plus souvent les personnes en situation d’obésité, tuent chaque jour sans bruit. Plus de 600 millions de personnes dans le monde sont concernées, faisant de l’obésité une pandémie silencieuse, à traiter d’urgence. Les sociétés occidentales, où le vieillissement et le surpoids s’ajoutent, en constatent les effets délétères. Cet épisode sanitaire a montré la nécessité de reconnaître pleinement l’obésité comme maladie chronique et d’organiser enfin une prise en charge globale, sans attendre la prochaine crise.

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  • En surpoids, tous malades ?
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Le débat reste ouvert. À force de repousser l’épreuve de réalité, la société s’expose à des conséquences qu’elle ne maîtrise plus. Quand la santé publique s’appuie sur une vision étroite, c’est la vie quotidienne et la confiance collective qui finissent par vaciller.

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